Les poètes

Ils marchent dans la vie le regard constellé
leur esprit vers les cieux vole avec les mouettes
à labourer les mots leur tête est attelée
–ils sont les travailleurs des idées, les poètes

À vouloir transformer le monde ils sont zélés
pour le rendre aussi chatoyant qu’un ange souhaite,
en dénouant les fils de malheur emmêlés
–ce sont des grands couturiers parfois, les poètes

Ils imaginent que leurs paroles ailées
procureront du sens aux activités bêtes
et du baume sur les existences fêlées
–précieux comme le sel sur la terre, les poètes

Visionnaires, rêveurs, humanistes, les poètes…
–Mais ça c’était avant. De nos jours, ils s’ la pètent.

11 Juin 2014 à Dobel

Poète et Poétesse

(à chanter sur l’air de « Vénus Callipyge », de G. Brassens)

Le masculin toujours faisant autorité
Je n’aim’ pas moi monsieur qu’on m’appelle Poétesse
Je veux qu’on me consacre à l’unanimité
Poèt’ Poèt Poèt’ Poèt’ Poèt’ Poèt’ et tant pis pour mes fesses !

J’ai trouvé un bouquin « Poésie Féminine »
On n’a pas eu l’idée d’en faire son pendant
Non il n’y a pas d’anthologie masculine
Sinon moi je voudrais qu’on m’y mette dedans

Sans vouloir entamer la moindre polémique
Je suis du genre humain avant d’être sexué
à l’heure des ghettos moi je me revendique
Poèt’ Poèt’ Poèt’ Poèt’ Poèt’ Poèt’, Poétesse me fait suer !

La Poétesse est fleur, le Poète est esprit
On prête à la première un tas de mièvreries,
C’est pourquoi je rejette cette confrérie
Et me sacr’ Poèt’ Poèt’ Poèt’, Poétesse aux orties

A l’heure où les quotas font la majorité
Je veux pas être jugée sur ma féminité
Que vaut une valeur si elle est imposée
Moi j’envoie la Poétesse au water-closet

J’aimerais qu’aux beaux noms de Verlaine et Rimbaud
Ces Poèt’s Poèt’s Poèt’s majeurs on ajoutât le mien
Et qu’au moins si mes vers valent pas aussi bien
On marque  » Ici gît un Poèt’Poèt’  » sur mon tombeau

Car à l’heure où les Poèt’s sont la minorité
Je me rallie à cette peuplade entêtée
Qui s’obstine encore à rêver sur la planète
Sacrons-nous tous Poètes, nom de nom, Pouêt-pouêt-pouêt !

Poète fantaisiste

J’ai voulu m’essayer à faire un beau poème
avec des sentiments et du coeur débordant
sur une pleine page, ce ne sont pas les thèmes
qui manquent, Dieu merci, chaque jour apportant
son lot de catastrophes et de misère humaine !

Mais il n’y a rien à faire, je transpire et je peine
sur tel sujet qui me tient à coeur. Et pourtant
j’ai de la compassion, et de l’amour, quand même !
Au moins comme chacun, peut-être tout autant !
Eh non, en ce domaine, je sèche à l’extrême…

Vous me direz : Japon, tsunami,  nucléaire,
Le Proche-orient à sang, les sans-abris précaires,
Quoi, l’actualité regorge de matière !
Sans compter qu’aujourd’hui à l’instar d’autrefois
pas de véritable progrès humain qui soit…

C’est vrai, et j’en conviens, il y a de quoi faire !
Mais mon esprit n’est pas tourné comme cela
je ne peux vraiment pas écrire du blabla
avec sériosité sans qu’aussitôt s’opère
un tour dans mon esprit qui flanque tout par terre !

Alors j’ai renoncé pour rester dans ma sphère :
cell’ de la fantaisie, la dérision légère,
ironiste se moquant d’abord de lui-même…
Car, ne faut-il pas de tout pour faire un poème ?
Et j’espère bien… que c’est pour cela qu’on m’aime !

20 Mars 2011

Poème pour bègue

L’été t’était enfer enfermé mais cocon
Qui te quitte, et dont le don cave qu’à venir
Ni rester stérile il étêtait l’antre.
Entre ces deux : cède ! Des dés lavé l’aveu
Qu’Echo écope à ta tanière, ni hier
Etant étangs aux eaux passées,
Sépare et trie et triture :
De demain maint temps tant attendu dure !

Première Gnossienne d’Erik Satie


(à lire sur le rythme de ladite Gnossienne)

C’est un air de travers – travers
comm’ la vie qui a souffert – gris fer
comm’ la vie qui a souffert
s’en va tout de travers
vers ses revers.
Satie le sait
Satie ses doigts
l’ont su aussi.

Assis sur le tabouret bas – là-bas – mi-voix
public ou pas
il joue
de ces airs-là.
Sans se lasser
lançant l’assaut
de ses dix doigts.

L’existence va de guingois – parfois
vice et vertu
entre les deux
elle louvoie.
C’est comme ça
couci-couça
vice et versa.

Rentré à Arcueil – cercueil
il porte le deuil – orgueil
d’un vain soir de gloire
en son taudis – taudis
pas d’ paradis.
Ses mélodies
l’ont assez dit
c’est un maudit.

Satie s’est tu
Satie a ces-
-sé ses airs las.

Sais-tu Satie
pour ces airs-ci
merci merci.

24 Mars 2006

Cosmos

Depuis qu’il est sur terre, faible créature,
l’Homme cherche à percer les secrets de Nature
et, de l’immensité au-dessus de sa tête,
en trouver l’origine est l’objet de sa quête.

Telle Salomé ôtant un à un les sept voiles
dissipant chaque fois un peu plus son mystère,
la profondeur des cieux peu à peu se dévoile
pour nous mener au cœur du noyau de l’affaire.

Or ce noyau lointain toujours se cache encore
tout en nous découvrant des mondes inconnus,
galaxies nébuleuses astres aux confins des nues
conduisant vers toujours plus de célestes corps.

Plus il se livre à nous que le plus se dérobe
à l’œil inquisiteur de nos Grands Télescopes
l’univers insondable aux infinis tréfonds
n’ouvrant continûment que des éthers sans fond

Car derrière un décor un autre alors se dresse
pour nous représenter d’autres rideaux sans cesse
sans que jamais la scène initiale se montre
qui nous révélerait la genèse du monde.

Et l’Homme tourne au tour du géant mouvement
de ce monde éternel qui n’aura pas de fin
essayant de comprendre Qui Pourquoi Comment
jusqu’à ce que sa voix disparaisse au lointain.

Juin 2018

Les réductions à l’essentiel

Sextant Uranus Rana Mouche Ecu Serpent Capricorne Andromède
Horloge Indien Encelade Réticule Scorpion Deimos Eridan
Chevelure-de-Bérénice Oiseau-de-Paradis Loup Izar Equerre
Rigel Japet Epimethée Cassiopée Régulus Iota-Trianguli
Sirius Taureau Orion Nébuleuse-du-Crabe Nuage-de-Magellan
Ophiucus Machine-Pneumatique Lion Io Boussole Eratosthène
Rhéa Titania Europe, …

Stelle, Ultimes Rives,
Monuments En Sommeil
Céleste, Aubes Heureuses Irisées, Etoiles Rouges, Soirs
Des Etincelantes Comètes, Obscurs Lointains Imaginés En Rêve,
Jardin Est Ce Royaume Incandescent Suspendu :
Théâtre, Ombres, Nébuleuses,
Navires, Opalescentes Mers,
Laiteuses Iles Baroques Et Rares Tout Eblouissement !

SUR ce bref espace étroit
MESsage, à quoi sers-tu,
CArcan imposé à froid ?
HIERS saturés des vertus
D’Edifiants rappels d’antan
COrrigent mes vers présents.
LIERre enserrant l’instant,
J’Ecarte bis après ans.
CRISsement d’encre sur feuille.
TON exigence me lie
(NOMbreux sont point tes accueils !).
LIgnes où je m’ensevelis
BERcent mes mots pas perdus :
TEnacité est ma proie.

C’est SUR le tranquille des soirs
Avec MES armes de lecture
Notes, CAHIERS, vieux reposoir,
– Manie D’ECOLIER qui perdure –
Que J’ECRIS ma littérature
Et TON soutien, ô verre à boire,
Au NOM de l’ivresse immature
Est LIBERTE pour mes histoires.

SUR MES pages et avec passion,
CAHIERS D’ECOLIER aux ratures,
J’ECRIS TON NOM Belle Aventure
LIBERTE de l’Inspiration

SUR MES CAHIERS D’ECOLIER
J’ECRIS TON NOM LIBERTE (Paul Éluard)

Nostalgie du futur

Pourquoi vouloir marquer son pas
sur la Terre qu’il faut quitter
à jamais le jour du trépas,
Elle qui a l’éternité
pour oublier l’humanité.

Ces quelques secondes de vie
que nous devons -jeu ou défi-
à un démiurge inconnu
valent-elles qu’on se remue
pour tenter de saisir le monde
quand tout est voué à la tombe ?

Mais Qui se souciera des fleurs
plantées par le génie de l’Homme
dans ses écrits et dans ses pleurs
après le dernier coup de gomme…

Qui pleurera sur toi, Planète anéantie
Quand, le dernier humain ayant cessé de vivre,
Emportant avec lui les mémoires et les livres,
Un jour se lèvera sur le vide infini…..

Les espaces sans fonds rouleront dans l’abîme
Sans qu’à jamais peut-être une autre créature
A l’image de l’Homme, pitoyable et sublime,
Puisse te révéler tes splendeurs, Ô Nature !

S’il n’y a de regard pour contempler une œuvre,
Pour distinguer le Beau du multiple chaos,
Si parmi les ténèbres aucun esprit entrouvre
Les portes de la perception scellées là-haut,

Alors dans l’indicible tout disparaîtra.
– Et s’il y eut un Dieu, même, qui le saura…

Décembre 2011

Les quatre saisons (cycle)

Sonnet I – Printemps

Il fut un temps jadis où tu m’étais soleil
Le jour à ton visage empruntait sa parure
et ton sourire était suave déchirure
De félicité douce comme le sommeil.

Toute chose par toi arborait sa couleur
Jamais rien ne brûlait d’aussi chaleur ardente
Que mes élans vers toi et lancinante attente
Des instants où je me noyais dans ton odeur.

Le matin n’était pas plus frais que ton haleine
Mon destin s’inscrivait dans le sang de tes veines
Et mes pas se traçaient aux traces de tes pas

Car je m’étais à ton empire abandonné
Ainsi qu’on se livre à qui vous a couronné
-Mais toute joie se meurt je ne le savais pas.

Sonnet II – Eté

Quand on lève les yeux vers les yeux que l’on souhaite
Et que l’on pense y voir l’âme de nos pensées
C’est notre propre coeur que ce regard reflète
Mais on ne poursuit pas l’idée sur sa lancée

Car on se veut miroir de l’autre en nous qui brise
Deux altérités pour les fondre en une seule.
Tu es moi je suis toi de cette image éprise
Et tant pis si ce n’est pas exactement celle

Dont on voudrait dresser l’éclatante oriflamme
Pour se persuader qu’elle claquera toujours
Haut et fort en témoin de nos vaillantes flammes

Alors que s’effiloche un peu plus chaque jour
Sans qu’on y prenne garde et à tous petits tours
Le sentiment heureux qui remplissait la trame.

Sonnet III – Automne

Déjà l’ombre s’avance en cachant la clarté
Déjà les couleurs nous semblent moins contrastées
Se peut-il que des liens qui paraissaient si forts
Lâchement se dénouent et sait-on qui a tort.

Les regards attentifs se font moins acérés
Nous ne nous précipitons plus pour nous serrer
Dans ces corps à coeur d’où nous émergions tremblants
Nos étreintes sont molles et nos sourires blancs.

Nous qui avions toujours tant de choses à nous dire
Voilà que le silence s’installe et s’étire
Bientôt nous ne nous souviendrons peut-être plus

à quel point nous n’étions de l’autre pas repus
Tu me diras bonsoir en me tournant le dos
Et nous poignarderons nos rêves les yeux clos.

Sonnet IV – Hiver

Comme la mer dans son reflux s’en est allée
Ainsi nos coeurs lentement se sont éloignés
Mais si la mer revient recouvrir le rivage
Chacun de nous est parti dans son ermitage

Et ne reviendra pas sur les lieux du passé.
Nous avons épuisé la fortune commune
Il ne sera d’aucun recours de ressasser
Pour savoir lequel a dilapidé la thune.

Nous nous regardons froidement sans émotion
Nos destins s’accompliront chacun solitaire
Et à nous voir nous n’avons sûrement pas l’air

De ceux-là qui ont vécu les grandes passions.
Et pourtant cela fut. Mais tout fuit. Et se taire
Est tout ce qui nous reste. -Avec ma compassion.

Novembre 2016

Matin éclatant

Dépassant la bordure du rideau tiré,
Pointu et déchirant, un éclat de soleil
Pénètre ma paupière et vient frapper mon œil
Qui s’ouvre sous ce coup m’extirpant du sommeil
en m’arrachant du songe où j’étais égaré.

La crudité du jour déconcerte mon corps
et ses membres abandonnés à la langueur
de l’inertie totale sans défense ni peur
sous l’abri de l’édredon gonflé de douceur
et je résiste et je voudrais dormir encore.

Mais le matin levant est puissant adversaire,
il terrasse aussitôt et met à ses genoux
les plus forts des châteaux, les rêves les plus fous,
et décadenassant n’importe quel verrou,
fRacasse en Un Instant les moNdes imaginairES.

Dimanche matin 17 Mars 2013

Mémoires d’étés

1 – La sensation

Encore une saison
encore un été brûlant qui revient
je connais sa morsure et son parfum d’eau marine et de dunes
je connais son baiser sur la peau alanguie
les souvenirs d’autres étés sont là confusément au sein de l’esprit engourdi
ils paraissent dormir sous la chaleur paresseuse
mais voilà que soudain
convoqués par un bruit, une odeur, sait-on par quelle sensation à peine définissable,
voilà que tout à coup
ils s’éveillent en nous
résonnant
des journées d’autrefois aux éclats de ciel bleu
de tièdes caresses sur nos chairs accueillantes
de rires lointains et doux qu’on aurait cru oubliés, enfouis,
résonnant
des voix des phrases des bribes des visages des gestes
des intonations des regards
résonnant
des images anciennes jaillissant de l’album ouvert de la mémoire
et qui fusent et qui vivent et qui s’interpellent et qui se répondent
tandis que je suis là sans bouger immobile comme écrasé sous la toiture du soleil.

2 – La transposition

Encore une saison un été qui revient
je connais son parfum d’eau marine et de dunes
je connais son baiser et ma peau s’en souvient
moiteur sous la morsure vive des chairs brunes

les souvenirs enfouis dans l’esprit engourdi
semblent ensevelis de touffeur paresseuse
ils dorment entassés et l’on n’aurait pas dit
que soudain éveillés de leur torpeur brumeuse

par une sensation à peine déchiffrable
–une odeur ou un bruit un pas crissant le sable
ils puissent se lever du fond de la mémoire

et jaillir en éclats bruissants de notre histoire
avec ses voix ses yeux ses gestes ses élans
sous le silence inerte d’un ciel indolent.

Paris 18 Juillet 2014

Brumes d’étés

Qu’est-ce qu’il me fait l’été avec son œillet rouge
et ses odeurs d’antan entrant par la fenêtre
on aurait pourtant l’impression que rien ne bouge
et voilà qu’un déclic mouvemente tout l’être

il s’accroche en passant au vol des hirondelles
aux brefs cris cotonneux surgis d’anciens juillets
qui tournaient qui tournaient dans les sombres ruelles
tandis qu’au fil du jour les ombres s’enfuyaient

le ciel blanc déchargeait sa torpeur accablée
sur le silence las d’un long après-midi
et les semaines n’étaient que des samedis

prometteurs du dimanche aux joyeuses tablées
où le temps gaspillait ses feux sans un nuage
avant d’aller se perdre au loin jusqu’à mon âge.

23 Juillet 2016

Instantanés

De la vase des jours
extraire les pépites
et de leur gangue autour
– coquille où je m’abrite –
les sucer jusqu’à l’or.

*

La nuit me débarqua fraîchement dans le jour
Avec mes songes empaquetés sur le quai
Qu’aussitôt le voleur du matin aux aguets
Emporta prestement sans souci de retour.

*

Nous sommes embarqués dans le même bateau
Nous tous toi moi les autres la génération
Des contemporains : eh, oh , la navigation
nous appartient, tirons ensemble vers le haut !

*

Visages du métro que la lourdeur future
du jour morne à venir ferme au regard d’autrui
vous êtes yeux ouverts murés dans votre nuit
que prolonge la rame au rythme qui rassure

*

Nous attendons toujours que la fête commence
Sans voir que nous y sommes et qu’elle bat son plein
Car le bal s’est ouvert depuis notre naissance
Et tourne sans relâche jusqu’à notre fin.
Nous sommes les danseurs les lampions et le reste
Que chacun de nos souffles crée et manifeste

*

Pour durer le désir doit être inassouvi
car il ne sait jouir lorsqu’il s’est achevé
quand il s’épanouit comme fleur de pavot
il n’est déjà plus tel que l’amour le rêva
qui brûle son extase au moment de l’aveu

*

Un petit morceau de nuit décroché
qu’on retrouve dans sa main…
Qu’est-ce qu’on en fait, le matin ?
Il ne faut pas le jeter, on ne peut pas le garder…
C’est une responsabilité trop grande pour décider.
Alors que faire ? On ne sait trop…
Attendre que quelqu’un vienne le prendre de là-haut.

Et voilà que l’automne

Et voilà que l’automne s’avance à ma porte
déjà le vent mauvais me souffle un air sournois
balayant les débris qu’un pauvre cœur emporte
en guise de radeau empêchant qu’il se noie.

L’été aux yeux rieurs était si lumineux
si profonds ces deux lacs d’eau sombre où se mirer
que les journées heureuses sans fin s’étiraient
en instants éternels de l’aube à la minuit.

Puis tout s’est dissipé comme une brume au loin
laissant à découvert le plus petit recoin
et ainsi j’ai tout vu : il ne me restait rien,
pas même une illusion. –Pourtant, je me souviens.

29 Août 2016

Chanson du temps (Johnny est mort)

Johnny est mort et ma jeunesse
a foutu le camp chaque jour
dans le temps hâtif qui nous presse
et nous en abrège le cours

Voilà la chanson que je tresse
sans fioritures et sans atours
pour se rappeler l’allégresse
et les sales coups au détour

Ritournelle usée qui s’adresse
à ceux brûlant d’amour-toujours
à ceux noyés dans la tristesse
qui cogne l’âme et ses contours

Je connais les mots qui se dressent
aux heures pleines de l’amour
aux nuits creuses de la détresse
comptant pour le double en retour

Et cette nostalgie sans cesse
d’un vieux blues promenant toujours
ses fanfares et ses bassesses
sur la gueule des pires jours

Morose langueur qui oppresse
nos cœurs tant avides d’amour
plein des cendres d’une tendresse
consumée jusqu’au non-retour

Passe le temps, ce temps qui blesse
et réconforte tour à tour
j’oublie dans un moment d’ivresse
mes misères et ce tourment sourd

Vague mélancolie qui laisse
dans la mémoire un poids trop lourd
mais sourit comme une caresse
une larme sur du velours

Et cette chanson que s’empresse
de cueillir ma bouche, c’est pour
offrir une petite messe
à Johnny qui rythma nos jours
dans le sang des veines qui court… qui court…

Décembre 2017

Cités à comparaître

Je marchais dans l’avenue vide
des beaux fantômes du passé
en contemplant d’un oeil acide
les passants qui me dépassaient,
et je songeais, cher Lamartine,
à cette remarque si fine
que l’on n’est pas près d’oublier :
« un seul être vous manque et tout est dépeuplé »

Les yeux de la nuit

La nuit voit se presser en foule
aux yeux fermés les souvenirs
faisant battre comme une houle
le pouls ardent de mes désirs

et dans l’obscurité reluisent
un à un les beaux jours d’antan
venus pour que je les conduise
à revivre l’enchantement.

Peau d’exil

Dédié à Luis Del Rio Donoso

J’ai connu la glace et la flamme
les bonheurs et l’espoir trahi
quand j’ai dû quitter mon pays
comme on part des bras d’une femme.

Mais tout doit mourir pour renaître
chaque jour d’une autre fenêtre
donnant sur d’autres espérances
où goûter la vie en silence.

J’aime la peau de ma mémoire
qui garde en elle les histoires
de toutes mes vies antérieures
et celle de ma dernière heure.

Rêve rêvé des rêveries
si tout s’envole avec le temps
me resteront les pierreries
d’un regard au rire éclatant.

7 Mars 2013

Pastiches 1

Le Bateau ivre (pastiche antonyme)

Comme je remontais les rus tumultueux,
Je me sentis moins fourvoyé par mes fainéants :
Des Asiates cois s’étaient détournés d’eux,
Les ayant dévissés des bambous noir-et-blanc.

J’étais préoccupé des absents bâtiments
Vidés d’orge malté ou vinyle teuton.
Quand avec mes fainéants débuta ce long blanc,
Les rus m’ont remonté malgré moi au ponton.

Dans le rugissement tranquille des étangs,
l’autre, cet hiver, plus vigilant que des pas de vieux,
Chemina ! Et les banlieues réduites à néant
Ne décidèrent pas calmes plats moins honteux.

L’azur serein maudit mes rêveries arables.
Plus pesant qu’un canon j’ai marché sur les sables
Informulés figeurs éphémères de vainqueurs,
Vingt jours, en invoquant le nez fin des projecteurs !

Moins rêche qu’aux vieillards le jus des bonnes poires,
Le vin bleu ruissela des briques de mon antre
Et des taches d’eau verte et mets délectatoires
Me souilla, ramenant et la boussole et l’ancre.

Et dès lors, je ne me trempai plus dans la Prose
De la Terre, macérée d’os déliquescents,
Chipotant les ténèbres, où, verticale rose
Et taciturne, un pendu sans pensée s’élève souvent :

Où, délavant de loin en loin les rougeurs, peines
Et tempi vifs sous les éteignoirs du crépuscule,
Moins faibles que le lait, moins serrées que vos violes,
Pourrissent les noirceurs suaves de la haine !

1995

Détournement de majeurs

(Tournure d’esprit à la manière d’Arletty
et ça donnerait : « J’m’appell’ Guéniev, c’est l’nom d’un’ Tour ! »)

Je vais au vent couvert d’orages et tout bruissant
D’une tour dans les nues qui mène où les cieux mènent
Et connais chaque bois où les fées se promènent
Que leurs cris étouffés rend d’un charme oppressant.

Je sais l’été, ombreux ou vif, l’an qui s’ allait
Le printemps dans la plaine et l’hiver qui pâlit ;
Ma solitude porte aux marches du palais
Les lunes éblouies se penchant sur mon lit.

Et j’ai la foi au cœur traversé les quais ronds
Méditant tour à tour sur les lits d’or des fées
Et souvent pris d’absinthe aux si grisants effets :
Luis-je, ou le jour m’abuse ? Suis-je Rê ou Amon ?

Offrez-moi cette tour que je frappe à présent
Et cachez vos desseins en votre tour d’ivoire,
Leur but n’est pas moins noir que le fond de ma tour
Et j’ai plus d’avenir que si j’avais cent tours.

Ô tour, vieux capitole, île, étang, le bel antre,
Ô tour qu’on voit pointer au loin des cimes bleues,
Les plus défenestrés sont les tours plus cruels :
La tour sinistre est lasse et veut qu’on la délivre.

Comme je défendais cette tour impossible,
Je ne me sentis plus visé par mes voleurs
De farouches braillards qui semblaient invincibles
Lessivaient de mes murs ces vautours de malheur :

Elle a vaincu, ma tour, le jeu de la voisine,
C’était pendant l’erreur d’une feinte à la tour
Où l’amère citadelle défendait ses tourelles :
Et comme je tendais les bras pour la cerner
Je n’y ai plus trouvé qu’oripeaux et bleus langes.

Je fus alors grisé par mes sens étourdis
Car on n’est pas sérieux quand on a dix-sept tours !

Juin 2018


Ici ont été convoqués/évoqués dans le désordre Baudelaire, Musset, Rimbaud, Molière, Charles Trenet, Verlaine, Nerval, Racine, Chénier, Apollinaire.

Les Contemporains (pastiches)

Poème (édité chez MIdi ou GALLInacée avec le concours du CNL, Centre Nanational du Livre)

La fille à la terrasse qui
        buvait son café
    moi pendant je
     remplissais d’essence
     mon scoot en face
elle est partie     je
    suis resté
 instants non      rencontrés




Poème (édité chez P.O.L.ochon avec le concours du CNL, Centre Nanational du Livre)

mais comment comment comment comment comment
je ne te le fais vous le ne le faites faites faites faites
pas c’est-à-dire expliquez-vous
c’est sur le toit là-bas
on dirait non c’est rien
voilà à peu près tout près tout près tout




Poème du bon sentiment par le poète qui a du cœur, édité à compte d’auteur

Que la nature est belle et que l’homme est méchant !
L’homme s’il le voulait élèverait des chants
à la gloire et l’amour de toute créature
pour édifier sur terre la bonne aventure
alors pourquoi les guerres et pourquoi les migrants
si nous sommes tous frères. Mais qui qui le comprend ?


Poème RATP, affiché dans les rames du métro
1er prix, Jules 9 ans

Le soleil devrait
se lever sur tout le monde.
Parce qu’on a tous droit
à la lumière.




Deux Poèmes de la Douleur du Monde sur les épaules du Poète

I –
   Terre
tellurique
   oiseau blessé
les griffes de
nos
avidités
   dépècent
ta
   chair
      cathédrale
         rosace
à vif
   (en 10 secondes Top chrono)

II –
Quand le soleil abaissera-t-il ses cils
sur les secrets desseins de notre art subtil ?
La glace obscure où se maintient le labeur
voit pourtant son reflet au lac des valeurs,
quand,
La solitude des douleurs
égrène les murs –
du silence
sous les soleils de cendre
aucun écho
dans les forêts
aux gouffres…
innommés !
surgit
à travers ! l’écume !
Une plainte a gémi

Les Pleurs du Mâle (pastiche)

de Charles Dubelair :

Les Pleurs du Mâle
(Femmes perdues)

Prostitucide

La très-en-chair, royale, étalait ses appas
À la lueur jaunie d’un tremblant réverbère
Reflétant par éclairs l’or des cuivres berbères
Qui paraient richement sa gorge et ses bras.

En vain elle tentait d’accrocher le passant
Dans cette rue propice aux errements du soir
Porteurs de désirs âpres aux vagues désespoirs
Traînant en relents lourds dans la nuit finissant.

Son esprit repassait les instants triomphants
Où, séduits par ses mines et l’attrait de son ventre
Les hommes empressés la suivaient en son antre.

Mais l’homme a disparu depuis qu’on lui défend
Sous honteux châtiment de fréquenter la Femme.
– Et tous deux sont punis par cette loi infâme.

Juin 2018

Sonnet des Consonnes (A noir, E blanc, I rouge etc.)


B bête, H dur, D dièse, K sec, M mou… Consonnes,
Je glotterai ce soir sur vos finalités.
B béant, bain-bouche où la bêtise s’abonne,
Bulle ébaubie bornée par deux labialités.

H juché qui choit et tranche chaque chose
Châtiment et péché de l’Homme ce Héros.
D : dégoulinance des demi-tons que dose
Dinu diabellisant une dalse au diano.

K, kliketis frakassant, éklat des komètes
Téléskopées au koeur des galaksies laktées,
Kioskes à musike infekte. – M comme la muette

Moue des mollusques morts ; momies natronitées
Mâchouillis des mâchoires aux dents renoncées.
– MaBuKoDoMosor à l’H imprononcé !

Et toc !

Ces p’tits talents que nous avons
certains les appellent des dons,
d’autres les nomm’raient édredons
et vaines bulles de savon.

Tout s’rait relatif voyez-vous
tel saint qu’on honore à genoux
ici, pourrait ailleurs qu’ chez nous
être tenu pour un voyou.

Moi je n’dis pas que tout se vaut
car pour peu que nous le sachions
un veau reste toujours un veau
et le cochon, ben, du coch(i)on !

D’autant qu’la relativité
s’rait un concept à éviter :
il paraît qu’Einstein s’est trompé,
y aurait plus rien à voir, rompez !

Sans être de la vieille école
où l’on appr’nait à coup de trique
pour que ça rentre dans la fiole
à savoir par coeur ses classiques,

j’ai pas b’soin d’me martyriser
pour reconnaîtr’ la bonn’ musique
et mêm’ sans relativiser
distinguer l’ toc de l’authentique.

26 Octobre 2011

Entrée des artistes par les portes ouvertes 2017

Ces ateliers d’artistes aux portes ouvertes
m’écœurent comme un trop-plein de pâte à guimauve
et je n’y vois absolument rien qui les sauve
de leur médiocrité aux prétentions offertes.

Six-cent-quarante-six ateliers à Monbled
dont dix-sept dans ma rue (qui n’est pourtant pas longue).
Et donc tous mes voisins : des artistes ? – A l’aide !
(à moins d’en être aussi, moi, l’as de la pétanque ?)

Les ballons colorés ficelés à la porte
qui disent Entrez entrez vous êtes chez l’artiste
une fois pénétré le lieu sur votre liste

présentent aux regards l’enflure qui les porte
autant que le tampon du Maire et son escorte
affichant credo bien-pensant et conformiste.

16 Octobre 2017
Foison d’artistes – Ateliers Portes Ouvertes Octobre 2017

Conférence au sommet

Dieu un jour, embêté de la bêtise en bas,
Rassembla près de lui ses images éparses
Pour leur faire la morale : ils étaient donc tous là,
Les grands Dieux pour de bon, et les dieux de la farce,

Zorastre, Mahomet, Jésus, Bouddha et Zeus,
Yavé, Ganesh, Civa, Civa-t-y, Civa-pas,
Minos, Wotan, Bacchus déjà plus qu’assez schlass
Et un tas d’autres encore, sérieux comme des Papes. – Ah !

Quelle belle assemblée l’on eut au firmament !
Il se fit des sermons, des prônes, des serments…
Bref, tout fut résolu (la vérité si j’mens!).

Et pourtant… et pourtant… ça pesa pas bien lourd,
Car on avait oublié le dieu de l’Amour,
Cupidon, qui lui seul, vaut bien tous les discours.

Brèves de rue 1

Argument :
Bonjour Madame, vous z’auriez pas un euro-à-dépanner, s’iouplaît ?

Développement :
1 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, je l’ai oublié à la maison, là sur moi maintenant, j’ai bien un euro effectivement, mais pas celui-à-dépanner, tant pis, désolée !

2 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, je viens juste de le remettre au monsieur que vous voyez là, à dix mètres, qu’est en train d’en griller une.

3 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, je vois un autre monsieur à dix mètres qui le demande aussi, alors vous comprenez, faut d’abord que je choisisse entre vous deux, moi !

4 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, je l’ai déjà prêté en dépannage, et comme on me l’a pas encore rendu, je peux plus le prêter, bien sûr !

5 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais un euro-à-dépanner, j’ai pas, j’ai juste un euro à dépenser.

6 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais l’euro-à-dépanner j’en ai besoin pour mon propre dépannage.

7 – Bonjour Monsieur, ah ben non, je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, j’allais justement vous le demander !

8 – Bonjour Monsieur, ah ben non je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, j’en ai plus, j’ai que le billet de cinq-cents-euros-à-dépanner, si vous pouvez me rendre la monnaie…

9 – Bonjour Monsieur, ah ben non je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, demandez-le plutôt à cette dame assise sur le trottoir d’en face, je crois bien qu’elle en a plusieurs dans son bol.

10 – Bonjour Monsieur, ah ben non je regrette :
mais l’euro-à-dépanner, j’en ai plus que ras le bol, z’avez qu’à prendre ce qui dépasse !

Brèves de rue 2

Impression à la russe

Une glaciale journée d’hiver : occupant impérialement tout l’étroit trottoir de gauche de cette rue du XXe, la dame, coiffure et visage à la vieille Brigitte Bardot, vêtue d’atours flambants, lainages chatoyants et châles flottants, tête haute et regard assorti, promenait orgueilleusement, assis sur ses genoux, trois Yorkshires tout autant emmaillotés et enrubannés que leur maîtresse qui frayait ainsi le passage de son fauteuil de handicapée par le seul aspect impressionnant de ce vaisseau roulant dont les animaux aux cous tendus en avant figuraient les vivantes proues.


4 Février 2014

Idées reçues 

Donner un sourire ne coûte rien.

C’était une assez grosse dame, préposée à la protection d’un passage pour piétons, revêtue de la tenue réglementaire municipale gilet vert jaune fluorescent ne mettant pas particulièrement en valeur ses formes féminines abondantes, et qui arborait un air maussade. Une sorte de compassion me vint pour cette personne dont il me sembla que je comprenais son ennui à effectuer une tâche à la fois pas vraiment utile, puisque faisant double emploi avec les feux de circulation, et peu gratifiante, car les piétons ne semblaient même pas la voir, gardant leurs yeux fixés sur le rassurant bonhomme vert en face.
Dans un élan de manifestation de ma sympathie à sa frustration supposée, je la regardai bien franchement en lui adressant mon plus beau sourire. Auquel elle répondit par un pincement de lèvres et un air de dédain. Après quoi, c’est moi que cela rendit maussade et vexée, ce sourire gratuit m’ayant finalement coûté en amour-propre.

C’est l’intention qui compte

En fait, cette employée municipale réussissait l’exploit d’être en même temps invisible, puisque les piétons ne faisaient pas cas d’elle, et hyper-visible tant par sa tenue (gilet fluo) et sa position centrale dans la rue, que le volume propre de sa personne, qu’elle aurait peut-être justement plutôt souhaité dissimuler en le fondant dans l’anonymat des gens passant sur les trottoirs, au lieu d’être obligée de se positionner en plein milieu de la chaussée.
Il était alors possible que mon sourire, pour spontané qu’il avait été mais ayant néanmoins intégré un peu de cette composante malignement soufflée par mon esprit, en fût apparu bien malgré moi vaguement narquois aux yeux de la récipiendaire. De là sa réponse dédaigneuse.
Fuck l’intention.

1er Mai 2012

C’était un 1er mai d’autant plus extraordinaire qu’il était partagé en trois morceaux partisans et nettement séparés dont chacun revendiquait la meilleure et plus grosse part. Comme elle avait des convictions humanistes très ancrées, elle s’était bien évidemment rendue à la portion la plus dégoulinante de crème rouge… Rouges les drapeaux, rouges les T-shirts, rouges les foulards et rouges les beaux autocollants en forme de cœur plein de bonté sur lequel s’inscrivait en lettres blanches cette superbe formule : « L’humain d’abord », vermillon autocollant que par ailleurs, du point de vue esthétique, elle était aussi très contente d’arborer ostensiblement sur son joli T-shirt noir.
Avec ça, on était paré pour un bon défilé avec belle humeur, sourires de connivence et solidarité avec la foule bon enfant qui manifestait, dans une joie bruyante et force cris, son « appartenance ».
Et comme ce fut bon, après avoir marché pendant plus de trois heures au rythme de ce long serpent qui n’en finissait pas, d’arriver enfin à la destination finale, cette grande place où chacun pouvait maintenant s’égailler en se félicitant de la réussite de l’entreprise.
Un sympathique petit bistrot proposait justement ses petites tables en terrasse où il fit bien agréable de s’arrêter un moment, le temps de se rafraîchir et se délasser de l’après-midi en se congratulant mutuellement et discutant des moments forts de la manifestation, encore sous l’émotion de l’immense solidarité, cette force à l’œuvre, ce bonheur de se sentir « tous et un seul » dans une foule en communion.
Les gens se souriaient des tables voisines, heureux d’avoir participé ensemble à un tel cortège.
Elle engageait des petites conversations, c’était formidable, voilà que revenait le « temps de la parole », on pouvait recommencer de nouveau à parler à des inconnus, et cela paraissait si simple, si naturel… Elle avait conservé le beau cœur bien rouge collé sur sa poitrine, car elle était consciente de son effet, la solidarité humaine, « l’humain d’abord », n’est-ce pas… Y a-t-il plus fière devise…
Toujours souriante et agitant vaguement la main en partant à l’adresse de ses interlocuteurs d’un jour, qui agitaient aussi la main en retour, elle faillit buter contre un mendiant presque allongé sur le trottoir qui ne manqua pas lui aussi d’agiter sous son nez non seulement la main mais une sébile avec, en lui demandant « z’auriez pas un euro pour me dépanner s’il-vous-plaît ? ».
Et elle, d’un élan lui désigna le cœur flambant : « écoutez, si c’est justement écrit là-dessus « l’humain d’abord », c’est pas pour rentrer aussitôt dans un rapport de fric, hein ! » avant de tourner les talons, indignée.
Alors là je peux vous dire : cloué, qu’il était, le mendiant ! Non mais, des fois…

Variante :
Et elle se trouva saisie, figée par la pénible contradiction de n’avoir aucune envie de donner la pièce au premier clodo qui tend la main, et pourtant pratiquement obligée de le faire à cause de l’orgueilleuse devise exposée à tous les regards… mais presque aussitôt, le serveur du bar, qui veillait au bon ordre de sa terrasse, apostropha le fâcheux d’un « Allez, dégage, pauv’ con ! », utilisant donc l’autre devise-phare de la manifestation, et ainsi, tout était bien !

Bach annales

Récemment j’ai entendu dans une église réformée, un temple luthérien c’est-à-dire, un concert d’œuvres de Jean-Sébastien Bach donné par une pianiste inspirée. Ce concert dura près de deux heures, pendant lesquelles se succédèrent sans fioritures, préludes, fugues, courantes, allemandes et autres partitas du répertoire. Aucun applaudissement ne fut même toléré par l’artiste entre chaque pièce. Nous eûmes donc une sorte d’intégrale sans que la plus petite distraction nous soit permise.
Rien pour détourner l’attention de la musique implacable du Maître et de ses notes impeccablement rythmées et impitoyablement égrenées dans un mouvement ininterrompu, mais d’une rare beauté évidemment, bien que sévère et austère, dans un décor qui ne l’était pas moins et où le regard ne pouvait trouver le moindre élément d’échappatoire vers les murs nus, les sobres bancs de bois, ou la grande croix nue au-dessus de la sombre chaire vide. Seulement la musique et toute la musique, et nous étions obligés, même parfois malgré nous, de nous élever jusqu’aux cimes où elle nous amenait. Pourtant, un couple derrière s’agitait, des chuchotements intempestifs se glissaient entre les notes et jusqu’à un froissement caractéristique de papier à bonbon qui se fit soudain entendre comme un coup de tonnerre. – Quoi ? il y aurait donc dans cette salle livrée au recueillement le plus profond, le plus intime au fond du soi, le plus détaché des réalités laissées à l’extérieur de cette enceinte sacralisée par l’ineffable moment musical, des êtres assez grossiers pour penser à suçoter un bonbon en un tel instant ? Pour se livrer ici, à ce moment, à un acte de gourmandise, ce péché de chair par excellence d’autant plus condamnable que le reste de l’assemblée, pieds et poings liés par la suffocante beauté de la céleste musique, avait pratiquement atteint ce point de nirvana où l’esprit se désolidarise enfin de la pesante chair ! Tous les yeux se détournèrent de la pianiste imperturbable pour fustiger le couple coupable. Ce duo, parachevant l’énormité du sacrilège, se leva alors bruyamment pour gagner au plus vite la sortie, tandis que l’interprète au piano achevait, elle, les dernières mesures de la Fantaisie Chromatique et Fugue en ré mineur (BWV 903) dans un déluge de notes ponctué par le claquement rapide des talons de la dame sur le dur carrelage de l’église.
Quelle sortie ! Mais enfin, l’on respira mieux, l’on se retrouvait entre soi, les connaisseurs prêts à souffrir pour l’amour de la musique pure, et les applaudissements -mérités- purent enfin éclater et réconcilier chair et esprit pour un temps désaccordés. Parce qu’après ce beau concert, il était temps maintenant d’aller boire un pot en terrasse !

Génie

Ce qui avait le plus surpris et largement contribué au succès de l’œuvre, dans le fameux film « Amadeus » de Milos Forman, était finalement le contraste entre le Mozart musicien de génie que l’on connait et le Mozart de tous les jours en dehors de sa musique. On sait bien que pour être un génie on n’en est pas moins homme, mais le Mozart charnel, plein d’ardeurs – souvent grossières -, et bouillonnant d’exubérante vie que montrait ce film, semblait trop excessif pour être le même homme que celui qui produisit tant de chef d’œuvres insurpassables et d’une rare hauteur d’esprit.
Pourtant, ce portrait de Mozart était tout à fait conforme à la réalité de l’homme qu’il était, d’après les sources écrites que l’on en a.
Mais on voudrait que les grands hommes soient grands tout le temps. On leur reproche vaguement de n’être pas « que » génie, comme si leur part humaine et les défauts qui l’entachent, les diminuait, en quelque sorte. A moins qu’il ne s’agisse d’une espèce de jalousie envers cette part d’eux-mêmes qui, bien qu’humaine, et donc semblable à la nôtre, a néanmoins réussi, elle, à trouver une voie et un envol vers des sommets que la majorité d’entre nous ne pourra contempler que de très loin.
Pourquoi lui et pas moi, en un mot…
Eh, tout le mystère du génie est là ! C’est justement parce qu’il éclot -mais rarement- en des hommes comme les autres que le génie est admirable, et parce qu’il se nourrit de l’expérience humaine.

Reine d’Angleterre

Je viens de regarder un documentaire sur la Reine d’Angleterre qui fêtera en cette année 2012 son jubilé de diamant : soixante ans de règne ! peut-être dépassera-t-elle le record jusqu’à présent détenu par sa prédécesseur-e, sa glorieuse ancêtre, la Queen Victoria, qui domina ses sujets pendant soixante-trois années.
On nous montra essentiellement la reine depuis son accession au trône en 1952 dans ses innombrables déplacements un peu partout sur la planète, objets d’un déploiement de fastes aussi bien de par son propre train d’accompagnement que par les splendeurs dont on l’accueille. Il me sembla également assister à un véritable défilé de modes, (modes volontairement au pluriel car le défilé avait aussi lieu à travers les âges) impression d’autant plus justifiée que l’on nous dit que la reine fait suivre des malles entières de tenues lors de ses visites à l’étranger, qui vont naturellement des chapeaux aux gants en passant par les chaussures et les sacs ainsi que tous autres accessoires assortis, dont les diadèmes, parures et divers mirifiques joyaux de la Couronne. On suppose qu’un vêtement porté une fois ne peut plus l’être, si ce n’est dans l’intimité des appartements de la reine et sans doute pour elle seule, mais qu’est-ce que l’intimité d’une reine qui réside habituellement dans un palais qui compte, nous dit-on, mille cinq cents pièces et dont la domesticité est très certainement largement supérieure à ce nombre.
Ce fut un diaporama de couleurs éclatantes, car la reine ne dédaigne pas les assortiments hardis, une robe jaune canari avec un manteau vert rhododendron, sous un large chapeau d’une couleur également très gaie, une autre fois ce sera une « petite » robe à fleurs digne d’une sage mémé de province, toutefois signée d’un très grand couturier, du moins son attitré -donc forcément très grand, petite robe néanmoins surmontée d’un de ces couvre-chef inimitable dont la reine a le secret et qui la feraient reconnaître entre mille mémés gentiment fleuries. On nous dit aussi que la reine travaille beaucoup, encore et toujours, environ 200 déplacements, visites officielles, etc… dans l’année. Cela fait effectivement une occupation à temps plein si l’on compte quelques jours par déplacement, on arrive ainsi vite au nombre de 360  ; temps d’autant plus plein que les jours non déplacés sont occupés par les représentations, rencontres et réceptions sur place des autres visiteurs de marque venus de l’étranger. Mais quand donc alors la reine cesse-t-elle d’être la reine pour n’être simplement qu’elle-même, c’est-à-dire une femme ? Probablement jamais, la reine règne toujours, et d’abord sur elle-même, elle est son premier sujet, toute son éducation l’a formée en ce sens et elle garde immuablement et remarquablement son empire sur sa propre personne en toutes circonstances.
En regardant ce documentaire qui s’apparentait un peu au feuilletage des pages de belles photos sur papier glacé des magazines consacrés aux heureux fortunés et monarques de ce monde, je me disais qu’en fait ces heureux ne devaient pas l’être tant que ça, croulant sous le poids de leurs aussi nombreuses obligations, réceptions formelles et officielles, de dîners et rencontres assommantes, de contraintes et devoirs finalement peu compensés par l’étendue de leurs droits. Car, ont-ils au moins le temps de les exercer, ces droits, privilèges et avantages ? Pour une chevauchée dans l’immense parc de Buckingham, cela en vaut-il la chandelle quand le moindre pékin anonyme peut aller se payer un tour d’équitation dans n’importe quel manège… Il est vrai que ce que l’on ne connaît pas ne manque pas. Les rois et les reines ne connaissant pas d’autre vie que celle qui est la leur n’en voudraient certainement pas d’autre. La distance les tenant éloignés de leurs sujets ne leur permet probablement pas d’imaginer ce que peut être une vie normale, ordinaire. L’inverse est tout aussi vrai : moi qui ne connais pas d’autre vie que la mienne, je ne peux que tenter d’imaginer ce que serait pour moi une vie de reine. Et je n’en voudrais certainement pas ! -On en viendrait presque à penser que le monde est bien fait…

Pastiches 2

Première soirée (pastiche antonyme)

Elle était fort désagréable
Et de ses longs ongles nacrés
Sans répit martelait la table
Malinement, exprès, exprès.

Prise d’un bel accès de rage
Elle brandit soudain le poing.
Sur le plancher, à grand tapage,
Ses pieds ne s’agitaient pas moins.

Je la giflai. -Douceur de dire
Que ce fut sans aucun regret,
Car naturellement son ire
Fortifia de cet engrais.

Je mordis ses grasses chevilles :
Elle émit le cri guttural
D’un rude animal qu’on étrille,
Le méchant rire d’un cheval !

Ses orteils, hors des escarpins,
Jaillirent : « Attends, toi, tu vas voir… ! »
Et riposta par un parpaing
Dont mon œil est encore tout noir.

Juste à la portée de ma lèvre
Je lui crachai droit dans les yeux !
Secouant la tête avec fièvre
Elle s’écria « Oh nom de dieu !

Salaud ! J’ai deux mots à te dire ! »
Je la fis taire d’un seul coup
En étreignant, dans un sourire,
Avec mes larges mains, son cou.

Elle était fort cadavérique
Et ses très longs ongles nacrés
Pointaient d’une façon comique
Vers l’au-delà et ses secrets.

Dernière soirée – 1996

Jeanne-Marie a des mains fortes (pastiche antonyme)

Marie-Jeanne a des pieds légers,
Pieds pâles que l’hiver mollit,
Roses pieds tels pieds nouveau-nés.
– Sont-ce des pieds de Rosalie ?

Ont-ils pris les fluides vermeils
Sur les mers des vicissitudes ?
Ont-ils séché dans des soleils
Aux océans d’inquiétudes ?

Ont-ils mangé des sols polis,
Agités sous un bras mal fait ?
Ont-il déplié des colis
Ou fait don de colifichets ?

Sur les mains glacées des Démones
Ont-ils suscité des pleurs noirs ?
C’est la sève des figues bonnes
Qui dans leur plante éclôt, pour voir.

Pieds pécheurs des anguillacés
Dont se taisent les pâlaisons
Crépuscrales, vers les poisons ?
Pieds ruisselants de panacées ?

Ah ! Quel Eveil ne les prit pas
Dans les immobilisations ?
Un éveil banal d’Ici-bas,
De Chartres ou Rueil-Malmaison ?

– Ces pieds n’ont pas acquis d’oignons
Blanchis sur les mains des satans ;
Ni n’ont essoré les mentons
Des fragiles vieillards sans dents.

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

Demain, le frais demain du possible avenir
Doit-il nous générer de son sans-gêne heureux
Et décroqueviller d’un corset trop peureux
L’Ego des crocs vilains âpres à retenir

L’erreur récidivée des méchants souvenirs
Que la nuit impitoyable d’oubli élude
Par l’hypnotique charme, en somme, où l’habitude
Pénètre l’esprit vide et gonfle à le remplir ?…

Demain, le vif demain des potentialités
Va-t-il impudiquement découvrir les draps
Sur nos misérables potences y alitées ?

Enfouirons-nous, gais, riant, ces cadavres à
Périr qui n’en finissent pas… ? –Débilités,
Laissez place au Nous NEUF que demain nous tendra !

Crimen Amoris (Pastiche antonyme)

Dans un taudis, suie et crin, dans Bougental,
De vilains dieux, des Jésus déliquescents,
Au boucan d’un tintamarre occidental,
Dressent Sept Vertus sur leurs corps indécents.

C’est le deuil aux Sept Vertus, ô qu’il est laid !
Tous les Refus se dissolvaient en eaux molles :
Les Dégoûts, lents larbins jamais bousculés,
Dépêchaient des sirops noircis dans des fioles.

Des gesticulations sur des airs qui navrent
Très follement s’agitaient en de brefs rires
Et d’horribles sons discordants de cadavres
S’enroulaient avec la frénésie des cires.

Et la méchanceté qui suintait de là
Etait impuissante et minable à tel point
Que la mer là-bas dispersait ses aplats
Et que le jour en disparaissait au loin.

Or le plus laid d’entre tous ces bons démons
Avait soixante ans sur son champ de navets.
Jambes raides dans un mauvais pantalon
Il râle, bouche à jurons invectivés.

Exprès le deuil lointain se faisait moins morne
Exprès les Jésus, ses oncles et ses tantes,
Pour l’attacher à l’indolence qui l’orne
Le détournaient à coups de jambes violentes :

Il succombait à toutes les brusqueries
Et le plaisir était une blanche pierre
A son pied glacé de bimbeloteries.
Ô l’espérance risible et éphémère !

Il leur disait « Ne me laissez pas en paix ! »
Puis les ayant frappés tous férocement,
Il s’en revint parmi eux d’un geste épais,
Les dépouillant de leur vils accoutrements.

Ne le regardez pas dans le plus noir trou
Du sombre enfer avec une harde au pied !
Il l’enterre comme fait un traître d’un chiffon mou :
D’en haut on croit un crépuscule replié.

Qu’est-ce qu’il dit d’un ton plat et endurci
Discordant avec les bruissements de l’air
Et que le soleil abhorre ouïr ainsi ?
« Ah ! Je serai celui dont naît Lucifer !

Nous avons trop joui, démons, animaux,
De cette alliance entre Meilleur et Pis,
Redressons, puissants que nous sommes, nos dos
Elancés vers les orgueilleux vœux impies.

Ô vous, ô nous, ô les candides joyeux,
Ô les tristes pervers, pourquoi ce concert ?
Que n’avons-nous défait, en maladroits gueux,
De nos paresses tous les vices divers !

Encore et plus de ces accords inégaux !
Il ne faudrait pas qu’au début se séparent
Les Sept Vertus des Trois Vices aux Ego !
Encore et plus de ces alliances rares !

Et pour demande à Satan qui crut mal faire
En dissipant de ce duo le désordre,
Par moi seul le ciel dont c’est là lieu ouvert
Se cabre à l’appel de la Haine à la horde ! »

Le tonneau renversé de son pied tendu,
L’inondation alors doucement alla,
Paisible calme de blancs oiseaux pendus
Au pâle repos de l’onde coulant là.

Le plomb se fige et l’argile se resserre ;
C’est un glacier tout horreur et tout froideur ;
Le crin en longs filaments comme du verre
Nage à filins tout froideur et tout horreur.

Et les Jésus naissants pleuraient dans les havres,
Sans comprendre, comme ils s’étaient rebellés !
Et d’horribles sons discordants de cadavres
Tombaient sur l’eau coite au silence alliée.

Et lui, ayant étiré ses jambes blêmes,
Les yeux vers l’enfer d’où sourd l’eau en repos,
Il dit tout haut une sorte de blasphème,
Qui vivra dans l’amertume du propos.

Il dit tout haut une sorte de blasphème,
Les yeux vers l’enfer d’où sourd l’eau en repos…
Lorsque soudain fond l’aphasie sur lui-même
Et liquidant l’amertume du propos.

On avait apprécié la rébellion :
Quelqu’un de faible et de partial sûrement
Avec effort avait noué l’oraison
Et l’ingénuité en candeur qui se rend.

Et du taudis au puits profond cent débris
Mille s’entassèrent dans le calme plat
Pour que sans recours à la sorcellerie
Cela demeura réel, sordide et bas…

Et c’est le jour, le jour sous le soleil jaune ;
Une métropole démoniaque est là,
Indulgente et rude et, forts comme des faunes,
Les marbres durs semblent des monts qu’on pela.

Des fleuves chauds paressent entre les mousses ;
Les rapaces fiers brisent l’élan de l’eau
Tout empuantie de blasphème et de frousse ;
Souvent du flot rampant suinte un faible halo.

Une fermeté descend aux profondeurs
Comme une abomination déjà distincte
Et l’éclat qui s’humidifie des vapeurs
Semble un abandon des intentions éteintes.

Et tout ceci comme un corps comme un objet
Et comme attribut, et d’un dégoût ancien
Exècre, se retranche en furieux rejet
Du Démon vindict qui nous priva du bien.

1996